Art poétique IV
Il y a une nature pour l’esprit aussi. Découvrir cette nature est dans la possibilité de tous mais pas dans la
tendance de tous. La nature aime à se cacher.
Exprimer, dire, n’est-ce pas cela : poser la « réalité » et nier l’ « irréalité ». Faire
barrage à l’indicible, au hasard, au manque, en un mot nier l’angoisse par laquelle être est lié à la possibilité de non être, par laquelle nous craignons la mort, l’inconnu, l’inconscient, tout
ce qui pourrait échapper à notre maîtrise, à sa retenue, à sa saisie, à la prise de sa compréhension. Bref, à son travail.
Et voici ce que l’on n’aperçoit pas, ou que trop rarement : que le travail est d’abord travail de la négation : de
l’indicible, de l’insignifiant, de tout l’imperceptible de la nature, et qui constitue sa plus grande part, quand la connaissance a arrêté son savoir à la limite de l’utile, de l’exploitable, et
du compréhensible.
Mais la vie vivante est transcendante, sa relation avec l’univers, absolue, et donc sa complexité, son mystère,
infinis.
Le savoir, le discours arrête cela et le défini s’oppose à l’infini de la même façon que notre civilisation est la
négation par le travail, la négation qu’est le travail, de la nature.
La situation est critique, et le danger réel.
Impuissant à y remédier, incapable d’agir, presque de parler, revenu des mots et de leurs effets, jamais comme
toujours vérité, mot inexact, de surcroît dangereux et presque toujours séparateur. La vérité, comme le travail, tranchants, ne laissent pas la nature entière.
Et l’oubli est inévitable.
Une histoire, la vanité qui s’est mise à refuser toute certitude, la vanité, la peur, venues à contester tout le
savoir humain et l’oeuvre de son travail : « vous n’êtes que des découpeurs », s’est mise à oeuvrer.
Peu de plan, peu de projet, peu de volonté, à la limite où l’oeuvre, de justesse, échappe à la non oeuvre, un
travail de restitution du hasard mystérieux crée.
Une révolte de la nature oubliée criant : « je suis, je suis, et la présomption de votre négligence me
blesse... », nature réifiée, nature tuée à coup de natures mortes.
Autre chose : des couleurs, au hasard, des traits, dans la transe de ce hasard mais restituer l’indicible,
restituer l’incompris, restituer le mystère.
A la limite, pas une oeuvre, indescriptible, techniquement non technique, mais le don le cœur d’un qui ne savait
plus que rendre l’image de son ignorance, espérant le petit avantage de l’entièreté de l’ignorance sur la division du savoir.
Restituer la nature.
Restituer la nature de l’esprit.