Samedi 8 octobre 2011 6 08 /10 /Oct /2011 21:30

 

 

 

  Travail de négation de l'irréalité (réel), travail de construction de la réalité comme une machine à exclure le réel, précisément à exclure le réel qui échappe à la réification langagière qui pose le signifiant comme un équivalent identique à la réalité désignée. La réalité doit être identique. Tout réel qui ne s'assujettit pas au principe d'identité, et à ses systèmes, organismes, organisations, machines, structures, fixions (oui, avec un x !), est exclu. Le principe d'identité est un principe dont le trait principal est la négation du temps. C'est une immortalité structurelle, le signifiant est structurellement intemporel, répétable, itératif, identifiable, et dont l'effet-limite est l'exclusion.

 

  Au coeur des échanges, autour des désignés-réifiés, l'argent, c'est-à-dire le chiffre (chifr veut dire zéro en arabe) du néant. Au coeur du signifiant, un silence néantifiant, qui autorise la valeur, et le désir, et le : du chiffre.

 

 

  Au coeur du signifiant, de la société du travail, le néant, au coeur du néant, le chaos, et au coeur du chaos, le métasémiocrate : avant le signifiant (cela ne s'entend pas : discordantiel et forclusif...), pendant son jeu, et structurant tous les systèmes sémiocratiques, tous les jeux de toutes les sémiocraties - carno-phallogencentrismes en boucles répétitives etc. etc. ...

 

 

  Une sorte de rêve dont le temps de sortir. La stature de la statue de l'identité n'a pas de coeur, c'est une vie morte qui vit de sa mort et de ses éclats, elle ne peut être que telle sans musique. Les coeurs qui battent de la vie vivante se révoltent : même les morts sont plus vivants que ces mots qui nous assujettissent.

  Temps qu'ils répondent, temps qu'ils se mettent enfin à se rebelle oeuvre et danse et cosmique, et que l'univers doit vibrer... comme l'Éternel...

 

 

   Le voilà !... alors une réflexion : celui qui cherche dieu l'a déjà trouvé, mais celui qui le trouve... l'a déjà perdu...

  

 

 

 

 

Par Stéphane
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Samedi 24 septembre 2011 6 24 /09 /Sep /2011 06:55

 

 

 

Principe de réserve axiologique

 

 

 

 

  Toute valeur posée contient toujours la possibilité latente, ironique, de son reversement, de son inversion.

 

 

  Une valeur ne peut pas ne pas receler en elle-même la possibilité de sa contestation illustrée en français par la conjonction « mais », opérateur d’inversion axiologique.

  

  Les chinois avaient ressenti cela, ainsi nous dit une traduction du Tao te King :

  

« Tout le monde sait que la beauté est belle

Voilà ce qui fait sa laideur

 

Tout le monde sait que le bien est bien

Voilà ce qui fait son imperfection »

 

Reprise :

  Les valeurs recèlent toutes la possibilité de leur propre inversion. Elles sont en puissance renversées, elles sont donc les puissances du renversement.

  La neutralité seule ne peut être neutralisée. Neutraliser la neutralité revient à la préserver et à l’accomplir.

  Les valeurs ont une nature essentiellement instable. Les sociétés basées sur des systèmes de valeurs, emboîtements, imbrications, empilements, implications, sont vouées à muter par effondrements successifs.

  Elle génèrent inévitablement l’histoire des catastrophes.

  

Notre Histoire...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Stéphane
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Jeudi 22 septembre 2011 4 22 /09 /Sep /2011 06:04

La bataille des métasémiocrates, après que le trait eut pris vie

 

 

 

 

 

 

 

  Il y eut un jour des êtres, qui, ayant tracé une trace, la remarquèrent.

  Ainsi naquit le trait.

  Le trait était le ressemblant, il était aussi le dissemblant, ainsi de ce qu’ils reçurent, perçurent et ressentirent alors, avec le son, et avec les traits, ces êtres purent le re-présenter, le réanimer, le faire revivre : un autre monde était né de la possibilité de sa résurrection ; voilà la base de l’histoire de l’histoire : possibilité du trait et du son, et les corps humains, et les corps civilisationnels, et le corps même de l’univers, pris, originés dans la possibilité des sons et des traits, des mots, des lettres.

  Des conflits, rapidement, un désir impossible et incompréhensible, une douleur autour d’une insurmontable différance, incontournable, dialectique et processionnelle, telle fut la pérégrination autour d’un immense malentendu, une sorte d’immémorial « téléphone arabe » au dimension de l’Histoire, de l’écriture en tout cas.

  Des solutions, des solutions à répétition et des drames, horribles, et l’ignoble mensonge de la « solution finale » qui dit quelque chose du mot solution : une volonté de dissolution de la vie vivante. Un langage qui veut en finir. Une langue qui pose la vie problème et solution le drame.

  De siècle en siècle guerres, exclusions, batailles, cruautés et seigneurs chevauchant les discours comme des dragons aux organes de l’inconsciente étymologie, et de l’absurdité des idéaux qui ne doit pas être sue, qu’il ne faut pas savoir.

Et de ce Dieu qui fut l’alibi le plus utile du Diable pour toujours plus de foi dans le ravage et de fidélité à la haine de l’infidèle.

  Une humanité souffrante, une humanité qui croit guérir à force de coups et se libérer de la souffrance en se faisant souffrir

  Ainsi les seigneurs chevauchant les métasémiocrates, les dragons de la métasémiocratie, dans le « profit » de la souffrance, jouissent désespérément et sous les rires sont fatigués de leurs issues qu’ils connaissent trop bien, de plus en plus depuis si longtemps...

  Et les dragons eux-mêmes, leurs jougs se desserrant quelque peu, laissent percevoir, quoique très faiblement, le chant plaintif, infinitésimal, de leur histoire et de leur souhait.

Ils disent :

 

« Nous sommes les Dieux du Désir. Sois notre serviteur. Fais nous abdiquer. »

 

Ils cherchent les enfants du paradoxe.

Par Stéphane
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Mercredi 16 mars 2011 3 16 /03 /Mars /2011 07:36

Je prie pour que tous les pays du monde envoient des bateaux, des bateaux pour sauver le Peuple Japonais.
 
  Puis, le reste suivra, le reste viendra... penser la catastrophe... anticiper l'accident intégral... déjouer le destin...
 
  Fou... mais trop prudent pour en dire plus...
 
  Temps du courage,
 
  Amitiés,
 
 

Par Stéphane
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Mardi 22 février 2011 2 22 /02 /Fév /2011 18:59

Laisser faire hazard & oniromancie

 

 

 

 

 

  Quoi de la réalité ? Quoi de l’image ? Quoi du hazard ? Quoi de la folie ?

Quatre questions.

  Il est une théorie qui prétend que nous rêvons, et que le monde que nous avons formé n’est que l’agitation de notre rêve.

Étrange à penser, et les crieurs des écrans, de tous les écrans, malgré leurs efforts, sont incapables de faire taire le silence.

  Il subsiste.

Expliquer cela en peu de temps.

 

  Récemment, un animal, faible, dents courtes, pas de griffes mal préparé à la lutte dans la nature et particulièrement exposé aux intempéries, s’est illustré. Cet animal a rêvé. Il était nu, cet animal, et c’était là son secret, le seul animal nu, avec des sortes de tentacules aux pattes, et puis, son cri très spécial qui fait jaillir des mondes, c’est la parole... articulée comme ses doigts qui ont fait surgir et l’écriture, et les arts immenses, et toutes les civilisations. Et de ces petits avantages devenus superpuissance, cet animal a tout simplement ravagé la Terre. 

Voilà où nous a menés le rêve de l'homme.  

 

  Que celui qui n’a pas vu mille millions d’images me jette la première pierre !

Ces images sont partout : petits écrans des téléphones portables pour les paroles : écoutez les mots !... Télé-visions à la maison : voyez les mots !... Et puis, par tous les moyens, ça se dit aussi multimédia, ordinateur : en voilà un écran post-moderne qui cherche, et parvient, à avaler la vie de tous !

Mais ça ne s’arrête pas là, oh non ! Depuis bien longtemps et particulièrement aujourd’hui, chaque objet, l’infinité des objets, des supermarchés, etc., etc., est une image.

Des images à l’infini.

Sauf que toutes ces images sont comme des sortes de petits mensonges destinés à masquer quelque chose de la vie d’inutile, d’indéterminé justement... les images, elles aussi, veulent faire taire le silence, veulent couvrir un mystère, et sont, comme par leur nombre, les microbes d’une maladie gravissime qui dévore le monde.

C’est peut-être cela, c’est peut-être cela que toutes ces images cherchent à ne pas nous faire voir : elles sont les miroirs et nous sommes... les alouettes.

 

  Bref, encore une exposition, encore des images, ça continue, et qu’est-ce que je vais dire de plus ?

Je pourrai simplement vous dire de regarder cela, autour de vous, autour de moi, mais je crains devoir lâcher quelque trucs, sur mes images à moi, moi le pourfendeur d’images.

  Alors voilà, je ne peins pas la réalité, je peins l’effet qu’elle produit. Plus précisément, en un effort à ne pas planifier, à ne pas brider l’inspiration, la venue, pas de barrière et laisser apparaître un mystère cherchant à voir le jour, j’accomplis, non, c’est cela qui s’accomplit : un travail de pure passivité, révélant des mondes, pour moi aussi, d’une grande étrangeté.

  Pourquoi ne pas croire qu’il s’agit là de faces cachées du réel, de l’impossible réel, et au point où nous sommes, ces visions ne sont peut-être pas totalement inutiles...

  Pour comprendre...

  Pour déverrouiller...

 

 

  Je voudrais terminer ce discours par une mise en garde contre mon propos lui-même. Je veux dire : si le néant, le chaos, l’altérité en soi doivent être acceptés, assumés, acceptés, c’est parce que leur négation conduit à la violence. Mais la fascination qu’ils exercent est aussi la voie de la violence. Nous savons que les pires régimes sont nés de la volonté de restaurer l’originaire. Le danger est des deux côtés.

  Alors cela doit être une question d’équilibre, de mesure, de pondération : la création est énergie, l’oeuvre est énergie ; l’énergie est souvent destructrice, mais elle peut être aussi créatrice. C’est plus difficile, mais c’est bien plus désirable - une très vielle histoire -. C’est une question de salut ; pas dans l’au-delà, pas dans le futur, mais ici, maintenant, à chacun de nos mots, à chacun de nos actes, à chacune de nos respirations.

 

Je crois que nous pouvons vivre, encore. Je crois que la vie vivante mérite d’être défendue. Je crois qu’il n’est pas trop tard.

 

 

Merci.

 

 

 

21 février 2011

Par Stéphane
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Dimanche 7 novembre 2010 7 07 /11 /Nov /2010 19:59

 

 

  Il est toujours risqué de dire une certaine vérité ; la vérité : ce qu'il vaut toujours mieux ne pas savoir. Vérité du désir, de l'agressivité, la vérité d'une face terrifiante dans le rêve même.

  Mais il reste que l'expression de l'agressivité est une blessure aussi pour celui qui la profère, un choc en retour le saisi, la violence n'épargne jamais soi, la vanité non plus.

 

  Henry Michaux encore :

 

 

  Un bébé crocodile, au sortir de l'oeuf, mord. Un bébé tigre, lui, assoiffé de lait, avide d'un corps chaud et ami, veut avant tout aimer, être aimé. Mamelles à têter, première innocence des mammifères. Plus tard, reconversion brutale. Maintenant, tout à la douceur. Gare au tigrillon s'il sentait l'agneau.  Heureusement, il sent le tigre. Avec confiance donc, il peut se frotter sous les pattes terribles, mordiller, déranger, tirailler. Il ne risque rien.

  Assez joué, tout de même. Mère-tigre le repousse. Maintenant, elle va boire.

  Rien qu'à la voir s'approcher de l'eau, on lui donne raison, en tout, et tort à la vache, à la biche, au daim, aux herbivores. Solennellement, religieusement, prête à tout, elle s'approche du baquet. Le feu de sa soif rend l'eau sacrée. Une vache, même mourante de soif, ne peut prendre l'eau avec grandeur, avec considération. Un certain registre lui a été refusé. Elle n'ira jamais à l'eau que comme une vache.

  La tigresse, elle, ce qu'elle fait, et quoi qu'elle fasse, est important. Plus que Reine, Roi, un Roi qui a pris une affaire en main, un Roi qui serait en même temps un "dur".

  Dans la cage, cependant, tout est dénuement, et l'eau dans le baquet vient d'un affreux robinet rouillé. Mais le tigre est au-dessus du manque.

  Le manque, c'est pour toi, le manque et l'agressivité, ce piteux semblant d'audace.

 

 

(Poteaux d'angles)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Trente-quatre lances enchevêtrées peuvent-elles composer un être ? Oui, un Meidosem. Un Meidosem souffrant, un Meidosem qui ne sait plus où se mettre, qui ne sait plus commet se tenir, comment faire face, qui ne sait plus être qu'un Meidosem.

  Ils ont détruit son "un".

  Mais il n'est pas encore battu. Les lances qui doivent lui servir utilement contre tant d'ennemis, il se les est passées d'abord à travers le corps.

  Mais il n'est pas encore battu.

 

 

(La vie dans les plis)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Stéphane
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Jeudi 4 novembre 2010 4 04 /11 /Nov /2010 15:32

 

 

 

«  Admirable Michaux, il est l’écrivain qui, au plus près de lui-même, s’est uni à la voix étrangère, et il lui vient le soupçon qu’il a été pris au piège et que ce qui s’exprime ici avec les soubresauts de l’humour, ce n’est plus sa voix, mais une voix qui imite la sienne. Pour la surprendre et la ressaisir il a les ressources d’un humour redoublé, une innocence calculée, des détours de ruse, des reculs, des abandons et, au moment où il périt, la pointe soudaine, acérée, d’une image qui perce le voile de la rumeur. Combat extrême, victoire merveilleuse, mais inaperçue. » (Le Livre à venir)

 

  JE PENSE SANS JUSTIFICATION et peut-être sans excuses à évoquer l’un près de l’autre l’infini de Borges et l’infini de Michaux. L’une des tâches de la critique devrait être de rendre impossible toute comparaison. Des écrivains peuvent être proches, les oeuvres ne le sont pas. Il arrive qu’elles s’éclairent apparemment l’une l’autre et que, comme le dit T.S. Eliot, la dernière venue suscite et influence toute la littérature antérieure. Ainsi, pendant quelques temps, bien des livres et bien des pensées, depuis Zénon jusqu’à Pascal, se sont mis à ressembler à Kafka ; ainsi Héraclite reçoit sa lumière d’un grand poète d’aujourd’hui. Ainsi Mallarmé a réveillé Sponde, a réveillé Donne et Scève, bien qu’il nous laisse nous-mêmes endormis. Ce phénomène ne s’explique pas aussi facilement qu’on le voudrait. Peut-être ne sommes-nous jamais capables que de lire un seul livre. La lecture d’un livre suffit largement à toute une vie ; à partir de ce livre, nous lisons tous les autres ou nous le lisons en tous les autres, en qui pourtant il ne se répète pas, mais se diversifie ou se multiplie à l’infin. Le critique qui lit avec égalité, avec un savoir impartial, toujours un livre de plus, devrait se regarder comme légèrement monstrueux. Lire Borges et Michaux et les maintenir ensembles pour prélever sur eux une pensée est, je le crains, un acte secrètement punissable

 

  D’autant plus que les virtuoses de la comparaison ne manqueraient pas de trouver entre ces deux écrivains des dénominateurs communs : Kafka, précisément, serait l’un d’eux; le fantastique, un autre, la lucidité dans le fantastique, un autre, et le fait que l’un vient de l’Amérique du Sud, mais que l’autre y va, que celui qui est né dans l’Occident est comme un écrivain exotique, et que Borges, écrivain argentin, est aimé mélancoliquement par les lecteurs français parce qu’il leur représente l’excellence littéraire qu’ils croient propre à leur culture et dont ils n’ont presque plus de modèle depuis le XVIII° siècle. Et là encore, je vois qu’on peut rapprocher Michaux de Voltaire. Clartés, mais à condition de s’éteindre aussitôt. Le jeu des comparaisons nous ouvre finalement à l’incomparable.

 

  Borges dit de l’infini que cette idée corrompt et altère les autres. Michaux parle de l’infini, ennemie de l’homme, et dit de la mescaline, qui « refuse le mouvement du fini » :Infinivertie, elle détranquilise. Je soupçonne Borges d’avoir reçu l’infini de la littérature. Ce n’est pas pour faire entendre qu’il n’y a là qu’une calme connaissance tirée d’oeuvres littéraires, mais pour affirmer que l’expérience de la littérature est peut-être fondamentalement plus proche des paradoxes et des « sophismes » de ce que Hegel, pour l’écarter, appelait le mauvais infini. La vérité de la littérature serait dans l’erreur de l’infini. Le monde où nous vivons et tel que nous le vivons est heureusement borné : il nous suffit de quelques pas pour sortir de notre chambre et de quelques années pour sortir de notre vie. Mais supposons que, dans cet étroit espace soudain obscur, soudain aveugles, nous nous égarions ; supposons que le désert géographique devienne le désert biblique : ce n’est plus quatre pas, ce n’est plus onze jours qu’il nous faut pour le traverser, mais le temps de deux générations, mais tout l’histoire de l’humanité, et peut-être d’avantage. Pour l’homme mesuré et de mesure, la chambre, le désert et le monde sont des lieux strictement déterminés. Pour l’homme désertique et labyrinthique, voué à l’erreur d’une démarche nécessairement un peu plus longue que sa vie, le même espace sera vraiment infini, même s’il sait qu’il ne l’est pas et d’autant plus qu’il le saura. L’erreur, le fait d’être en chemin sans pouvoir s’arrêter jamais, changent le fini en infini. A quoi s’ajoutent ces traits singuliers : du fini qui est pourtant fermé, on peut toujours espérer sortir, alors que l’infinie vastitude est la prison, étant sans issue ; de même que tout lieu absolument sans issue devient infini. En outre, le lieu de l’égarement ignore la ligne droite : on n’y va jamais d’un point à un autre ; on ne part pas d’ici pour aller là ; nul point de départ et nul commencement à la marche - avant d’avoir commencé, déjà on recommence, avant d’avoir accompli, on répète, et cette sorte d’absurdité consistant à revenir sans être jamais parti, ou à commencer par recommencer, est le secret de la « mauvaise » éternité, correspondant à la « mauvaise » infinité, qui recèlent peut-être l’un et l’autre le sens du devenir.

 

  Borges, homme essentiellement littéraire, ce qui veut dire qu’il est toujours prêt à comprendre selon le mode de compréhension qu’autorise la littérature, est aux prises avec la mauvaise éternité et la mauvaise infinité, les seules peut-être dont nous puissions faire l’épreuve, jusqu’à ce glorieux retournement qui s’appelle l’extase. Le livre est en principe le monde pour lui, et le monde est un livre. Voilà qui devrait nous tranquilliser sur la raison de l’univers, car du sens de l’univers, nous pouvons douter, mais le livre que nous faisons, et en particulier ces livres de fiction que nous organisons en toute réflexion, comme des problèmes parfaitement obscurs auxquels conviennent des solutions parfaitement claires, tels les romans policiers, nous les savons pénétrés d’intelligence et animés de ce merveilleux pouvoir d’agencement qu’est l’esprit. Si le monde est un livre, le monde est lisible ; grande satisfaction pour un homme de lettres. Mais si le monde est un livre, tout livre est le monde, et, de cette innocence tautologie, il résulte des conséquences redoutables : ceci d’abord, qu’il n’y a plus de borne de référence ; le monde et le livre se renvoient éternellement et infiniment leurs images reflétées ; ce pouvoir indéfini de miroitement, cette multiplication scintillante et illimitée - qui est le labyrinthe de la lumière et qui du reste n’est pas rien - sera alors tout ce que nous trouverons, vertigineusement, au fond de notre désir de comprendre. Ceci encore, que, si le livre est la possibilité du monde, nous devons en conclure que sont aussi à l’oeuvre dans le monde non seulement le pouvoir de faire, mais ce grand pouvoir de feindre, de truquer et de tromper, dont tout ouvrage de fiction est le produit d’autant plus évident que ce pouvoir y sera mieux dissimulé. Fictions, artifices sont dès lors les noms les plus honnêtes que la littérature puisse recevoir, et reprocher à Borges d’écrire des récits qui répondent trop bien à ces titres, c’est lui reprocher cet excès de franchise sans lequel la mystification risque de se prendre lourdement au mot (Schopenhauer, Valéry, on le voit, sont des astres qui brillent dans ce ciel privé de ciel).

 

  Le mot trucage, le mot falsification, appliqués à l’esprit et à la littérature, habituellement nous choquent. Nous pensons qu’un tel genre de tromperie est peut-être trop simple, nous pensons que, s’il y a falsification universelle, c’est encore au nom d’une vérité peut-être inaccessible, mais vénérable et même adorable. Nous pensons que l’hypothèse de malin génie n’est pas la plus désespérante : un falsificateur, même tout puissant, est une vérité solide qui nous dispense de penser au-delà. Borges comprend que la périlleuse dignité de la littérature n’est pas de nous faire supposer au monde un grand auteur, absorbé dans de rêveuses mystifications, mais de nous faire éprouver l’approche d’une étrange puissance, neutre et impersonnelle. Il aime qu’on dise de Shakespeare : « Il ressemblait à tous les hommes, sauf en ceci qu’il ressemblait à tous les hommes. » Il voit dans tous les auteurs un seul auteur qui est l’unique Carlyle, l’unique Whitman, qui n’est personne. Il se reconnaît en en George Moor et en Joyce - il pourrait dire en Lautréamont et en Rimbaud - capables d’incorporer à leur livres des pages et des figures, qui ne leur appartenaient pas, car l’essentiel, c’est la littérature et non les individus, et dans la littérature, qu’elle soit impersonnellement, en chaque livre, l’unité inépuisable d’un seul livre et la répétition lassée de tous les livres.

 

  Lorsque Borges nous propose d’imaginer un écrivain français contemporain écrivant, à partir des pensées qui lui sont propres, quelques pages qui reproduiront textuellement deux chapitres de Don Quichotte, cette absurdité mémorable n’est rien d’autre que celle qui s’accomplit dans toute traduction. Dans une traduction, nous avons la même oeuvre en un double langage, dans la fiction de Borges, nous avons deux oeuvres dans l’identité d’un même langage et, dans cette identité qui n’en est pas une, le fascinant mirage de la duplicité des possibles. Or, là où il y a un double parfait, l’original est effacé, et même l’origine. Ainsi, le monde, s’il pouvait être exactement traduit et redoublé en un livre, perdrait tout commencement et toute fin et deviendrait ce volume sphérique, que tous les hommes écrivent et où ils sont écrits ; ce serait, ce sera le monde perverti dans la somme infinie de ses possibles (1).

 

  La littérature n’est pas une simple tromperie, elles est le dangereux pouvoir d’aller vers ce qui est par l’infinie multiplicité de l’imaginaire. La différence entre le réel et l’irréel - l’inestimable privilège du réel - c’est qu’il y a moins de réalité dans la réalité, étant la réalité de l’irréalité niée et écartée par l’énergique travail de la négation et par cette négation qu’est aussi le travail. C’est ce moins, sorte d’amaigrissement, d’amincissement de l’espace, qui nous permet d’aller d’un point à un autre, selon l’heureuse façon de la ligne droite. Mais c’est le plus indéfini, essence de l’imaginaire, qui empêche Kafka d’atteindre jamais le Château, comme il empêche pour l’éternité Achille de rejoindre la tortue, et peut-être l’homme vivant de se rejoindre lui-même en un point qui rendrait sa mort parfaitement humaine et, par conséquent, invisible.

 

  Henry Michaux, un jour, a décidé de se mettre à l’épreuve de la mescaline et la mettre à l’épreuve. Il en est résulté pour lui, des jours d’étonnement, et tantôt sa défaite et tantôt sa victoire - et pour nous deux grand livres qu’il faudrait méditer avec excès si les livres comptaient encore sérieusement pour nous . Je lis dans le second de ces livres : « J’AI VU LES MILLIERS DE DIEUX. J’ai reçu le cadeau émerveillant. A moi sans foi (sans savoir la foi que je pouvais avoir peut-être), ils sont apparus. Ils étaient là, présents, plus présent que n’importe quoi que j’aie jamais regardé. » Et qui dit cela? L’esprit le plus lucide, d’une lucidité rusée et même retorse, extrêmement malveillant pour tout ce qu’il trouve, extrêmement ferme contre ce qu’il croit, inventant et imaginant précisément pour ne pas s’en laisser accroire et par une incrédulité méfiante qui sans cesse le délie de ce qu’il y a à voir réellement et fictivement. De plus un homme parfaitement averti des tours de la croyance, et non moins averti des tours de la mescaline dont il a lui-même et en lui-même dénoncé d’abord les stratagèmes. «  Et pourtant.. Pourtant ils étaient là, rangés par centaines les uns à côté des autres (mais des milliers à peine perceptibles suivaient et bien plus que des milliers, une infinité). Elles étaient là ces personnes calmes, nobles, suspendues en l’air par une lévitation qui paraissait naturelle, très légèrement mobiles ou plutôt animés sur place. Elles, ces personnes divines, et moi, seuls en présence. » Quelqu’un que nous avons toutes les raisons de croire a donc rencontré les dieux. Révélation unique. Mais est-ce que nous nous rassemblons autour de cette rencontre? Est-ce que nous délaissons nos occupations, nos pensées, pour nous interroger sur une affirmation aussi importante? Nullement. Même les admirateurs de Michaux signalent l’incident sans s’émouvoir. Je note d’abord cette indifférence.

 

  Le premier volume, Misérable miracle, décrit une première série d’expériences (2). Deux furent calmes, maîtrisées, hostiles ; la troisième, déjà différente, est plus amicale ; la quatrième, par une erreur de dosage, étrange erreur, porte Michaux auprès de ce qu’il affirme avoir été la folie. Livre fier, décrivant avec mesure ce qui est sans mesure, avec égalité ce qui est sans égal et, si la mescaline porte en elle le germe du divin, montrant que l’homme, maître de ce qu’il dit, esr partout un peu supérieur à ses dieux. Michaux a toujours été extraordinairement naturel dans l’extraordinaire, mais ici il est naturel avec une calme autorité qui réjouit l’esprit, disant seulement ce qui fut, sans être injuste envers lui ni envers cet autre qu’il devint. Je ne dis pas que la maîtrise soit nécessairement notre plus haute visée, mais de même qu’un homme qui meurt, maître de lui, trahit peut-être la mort, mais fait preuve de politesse à l’égard de son essence humaine, de même celui qui absorbe une substance déréglant d’où l’excessif est attendu, porte plus l’esprit à son pouvoir extrême par sa force réglée que par son abandon au dérèglement.

 

  Le second livre est lointain, moins abordable (3). Pourquoi Michaux décida-t-il de poursuivre l’expérience ? Que voulait-il encore savoir ? Et s’agissait-il encore pour lui de savoir ? Il ne nous le dit pas. Au contraire, il nous dit qu’il ne dira pas tout, et nous le sentons en effet plus réservé, plus silencieux et d’autant moins confiant envers nous qu’il l’est plus envers la mescaline. D’où il serait facile de conclure qu’ici Michaux a franchi le seuil et est passé de l’autre côté, ne disant plus l’infini dans sa présence maîtresse et maîtrisée (son immanence), mais devenu lui-même l’infini réalisé (sa transcendance substantielle).

 

  Je suggérerai ce que j’ignore. La mescaline est réputée pour sa pureté, l’exactitude avec laquelle elle répond à ses dosages, l’honnêteté qui la fait vous quitter, lorsqu’on la quitte, ne survivant pas à elle-même, contrairement à beaucoup de substances enivrantes, et même les plus ordinaires, qui laissent derrière elles la soif, le besoin, l’extrême désir sans désir. En ce sens, elle serait exceptionnellement privée d’infini, mettant fin à elle-même d’une manière si précise et si calculée - presque abstraite - qu’ici déjà elle dépasserait la façon humaine qui est incertaine et indécise ; infinie, étant excessivement finie. Il y a de par le monde beaucoup d’hommes qui conservent de la mescaline un souvenir intéressé, mais rien de plus : autant qu’ils le sachent et qu’on le sache, ils sont ce qu’ils étaient. On peut donc l’aborder avec intérêt, avec curiosité, mais sans angoisse (si se retrouver intact est partout notre voeu). Michaux parle, le premier jour, d’angoisse, mais sans insister. Tout indique qu’il poursuit l’expérience an se gardant parfaitement lui-même, observant, agissant, luttant certes, car la mescaline l’assaillie de toutes parts hâtivement - et Michaux n’est pas homme à se livrer à l’ennemi, quoique toujours prêt à aller voir curieusement du côté de l’ennemi pour juger mieux de ses manoeuvres. Trop méfiant, Michaux? La méfiance ne fut pas préméditée : «  Je m’étais pourtant préparé à admirer. J’étais venu confiant. Ce jour là, on brassa mes cellules, on les secoua, les sabota, les mit en convulsions... On me voulait tout consentant. Pour se plaire à une drogue il faut aimer être sujet. Moi je me sentais trop « de corvée » ». La déception s’affirme avec netteté. Le spectacle fut de clinquant, le bouleversement, considérable, mais artificiel, parfois déshonorant, parfois piteux. Mais la déception n’est-elle pas excessive ? N’est-elle pas, plutôt que la libre impression de l’observateur par rapport à la mescaline, l’impression que la mescaline lui impose immodérément pour mieux se faire saisir, l’excès de la déception rendant dès lors la déception attirante et quelque peu merveilleuse?)

 

  A la troisième expérience qui peut-être prépare l’erreur de la quatrième, quelque chose change. La quatrième modifie tout, tout l’horizon et toutes les conditions de l’expérience, précisément à cause de l’erreur. Celui qui a absorbé, par mégarde, six fois la dose n’est plus aux prises avec une agitation innocente et décevante, mais se découvre tout à coup exposé à l’imprévisible et livré à l’insupportable. Plus rien de sûr, plus de prudente déraison. On jouait, jusqu’ici, maintenant on est mis en jeu. Dans ce cas, l’action de la mescaline n’est pas qu’in élément de l’horreur qui saisit l’esprit. Le pouvoir de bouleversement est l’esprit lui-même, jeté hors de ses voies, de ses limites et de ses prévisions. Le misérable miracle de la mescaline devient l’effroyable mirage de l’esprit. Il est terrible de tomber sous la puissance de l’esprit (l’esprit perverti en sa puissance), il faut ajouter : décevant - terrible et décevant. Dans les descriptions toujours nettes, même quand tout se fait extrêmement dramatique, cette note persiste : c’est terrible, au-delà du terrible, cependant décevant. C’est que peut-être la folie est décevante ; cette déception achève, chez les uns, la ruine de la déraison dont elle aide les autres à se libérer.

  Un évènement aussi fort, même surmonté, laisse la vie différente. Les huit expériences dont le second livre consigne les résultats, bien que techniquement semblables dans leur forme, se déroulent sur un autre plan et dans une dimension autre, qu’on peut nommer, à la légère, spirituelle. Est-ce encore de la mescaline qu’il s’agit? Ou bien de cet esprit - le sien, mais transformé, mais déraisonnablement et irréellement puissant - dont il eut la révélation dans la surprise de ce semblant de folie (ce qui veut dire peut-être folie deux fois folle dans sa duplicité redoublée)? Je ne le sais pas, je risque maladroitement cette hypothèse : le poison, dans cette nouvelle série, ce ne serait plus le poison, mais l’esprit lui-même, changé en l’irréalité de la puissance. Il faut noter trois modifications : les dose absorbées sont devenues très faibles, alors que les effets ne cessent pas d’être plus démesurés démesure plus intérieure, plus éloignée de nous. Le mot infini, important dans le premier livre, devient essentiel : quoique signifiant toujours une accélération infinie, une poussée infiniment accrue, c’est-à-dire l’infini en mouvement et par le mouvement, il tend aussi à devenir autre chose, une réalité autre, une région extrême qui est là-bas et qu’on pourrait aborder. Enfin, et c’est peut-être le plus remarquable, le méfiance lucide cesse, de même que fléchissent la décision d’observer et de savoir, la volonté d’aller au-delà en combattant et non pas en s’abandonnant. Grande nouveauté de la part d’un homme qui n’aime pas qu’on entreprenne sur lui. Exaltation, abandon, confiance surtout : ce qu’il faut à l’approche de l’infini. (Et pourquoi, en effet, la confiance - avoir confiance en ce qui arrive, en accepter le sens tel qu’il se donne, l’accueillir en le préservant - ne serait-elle pas, autant que la méfiance critique, la voie de la lucidité? Mais s’agit-il d’être lucide ou de dépasser la lucidité?)

 

  L’Infini turbulent, cette expression est d’une grande force d’affirmation. Je remarquerai que, contrairement à plusieurs de ceux qui ont interrogé la mescaline, Michaux n’a presque pas cherché à savoir de quelle manière elle change les rapports avec le dehors (le monde, les hommes); le dehors est en lui; l’expérience est tout intérieure ; le visage voilé, il n’attend rien que du dévoilement de son esprit. L’une des tentations du lecteur qui n’est pas tout à fait ignorant de ces mouvements serait de prétendre les rapprocher de ceux de la manie : par bien des points, les descriptions concordent, l’accélération du flux mental (et parfois verbal), l’agitation irrépressible, la répétition effrénée, et toujours la nécessité de penser plus vite, d’être par cette rapide pensée toujours déjà en avant de ce qu’il y a à penser (mais, dans la manie, peu d’images, pas de visions, nul infini). Michaux, parlant de sa « bousculade dans le mental », dit avec précision : mélange de manie aiguë et de schizophrénie. Et, en effet, quelques spécialistes crurent pendant quelques temps que la mescaline leur livrerait les secrets de la schizophrénie (terme du reste des plus vagues), mais ces rapprochements, aussi insuffisants qu’inutiles, ne font rien que nous encourager à mettre des étiquettes sur nos ignorances. (4)

 

  Il serait plus instructif d’évoquer une attitude simple comme l’impatience. L’impatience aussi change le temps. Dnas l’impatience, non seulement nous perdons la possibilité de nous arrêter, de nous poser et de nous tenir fermement à notre position - idée, image, mot -, mais nous avons aussi perdu cette possibilité coutumière d’aller de l’avant qu’est le temps. Nous ne supportons plus le temps ni le temps commun, ni peut-être aucune forme de temps : dans le temps, nous n’avons aucun temps (c’est que l’impatient répond toujours : « je n’ai pas le temps »). Le temps, par l’impatience, devient l’insupportable absence de temps. « Cela ne peut pas durer », autre malédiction de l’impatient ; mais précisément parce que cela ne peut pas durer, cela ne peut cesser de durer, et l’impatient est livré à ce qui dure sans trêve, à la durée devenue l’impossible durée.

 

  L’infini est ici tout proche, mais, en général, l’impatience est bien impure. L’une des données de la mescaline - l’un de se dons- telle que Michaux l’a reçue, est que l’impatience, la pure turbulence, est aussi l’infini. Il semble qu’elle l’offre, d’un côté, par la fragmentation à l’infini, comme si le temps, selon l’exigence spatiale, se divisait en d’infimes unités de temps, toujours plus divisibles ; d’un autre côté, par le passage à la limite : chaque fois la continuité est donnée (est refusée) par la pure et excessive séquence de la discontinuité ; l’intermittence, prodigieusement successive, est l’ininterrompu qui a toujours déjà par avance ruiné et pulvérisé le tout en plus que tout, en moins que rien. D’où une pureté de négation dont nous n’avons aucune idée (et peut-être l’une des dignités de la mescaline est-elle sa redoutable intransigeance abstraite, exigeant de l’esprit qu’il ne se repose ni en ses images, ni en ses pensées, ni dans les mots, ni dans le passage des uns aux autres, ni dans la rapidité de ce passage). Le non, lorsqu’il cesse, ne donne pas lieu à un oui. Le Non pur, dans la pureté indéfinie de sa répétition incessante et de sa cessation toujours plus violente, ne s’abîme pas dans le Oui nécessairement impur. De là, pour les unes, la force souveraine d’une négation qui ne se renie pas, et pour les autres le pressentiment d’un Oui tout nouveau, non plus unique, mais indéfiniment pluriel.

 

  Peut-être l’une des surprise de la mescaline est-elle sa pureté. La pureté empêche l’agitation de finir en confusion, et de même qu’elle exclut le vague désordre, elle ruine la calme composition de l’ordre. Les images qu’elle donne sont trop pures. Leur artifice est fait de cet excès de pureté. Tout est vertigineux sans vertige ; la régression à l’infini s’opère dans l’horreur sèche d’une implacable précision. L’infini est seulement la répétition du Non rejetant le fini, rejetant aussi le non-fini, avec une puissance cruelle qui est déjà dans la rectitude de la machine (et Michaux parle du mécanisme d’infinité, de la métaphysique saisie par la mécanique). D’autres substances donnent l’immense espace, l’attente calme au sein d’une attente plus calme, la méditation solennelle qui s’immobilise dans une rêveuse ignorance. La mescaline est presque sans espace, elle fait de la pensée la ligne cruellement droite, indéfiniment réduite à l’émiettement ponctuel. Toujours une unique direction (si on ne la dérange pas), et cela pour l’éternité : une éternité réduite à un point - et, dès qu’on la dérange, la nouvelle direction est à nouveau unique pour l’éternité, et si rapidement prise qu’elle détruit le temps même du changement (jamais d’incertitudes, pas d’arrêt, nul retard); finalement, l’esprit est divisé en une infinité de directions indéfiniment progressant chacune unique et absolue, éternelle et éternellement réduite à un point éternellement réductible.

 

  J’avancerai avec hésitation cette idée : on dirait que la mescaline a partie liée avec l’atroce analyse, qu’elle est la violence abstraite, l’intraitable domination de la pureté, et qu’elle se confond avec l’effroyable moralité de la puissance, l’impure pureté de l’esprit qui se retranche pour s’exalter en pouvoir. Ainsi la mescaline et l’infini qu’elle met en oeuvre ne seraient-ils pas sans évoquer le tyrannie froide et chaste de la science : c’est la folie scientifique, et elle-même parfaitement dosée et réglée par le science (contrairement au peyotl, qui est un compose plus riche, plus instable et moins sûr). Infini dont l’art, qui ne cherche pas la puissance, ne s’accommode pas volontiers. Michaux dit que, le lendemain de l’expérience mescalinienne (mais dans la première série et avant l’erreur de dosage), aucun tableau ne lui parut intéressant : « Ils me semblaient tous sottement (et volontairement !) détournés de l’innombrable, sinon de l’infini... De même, les belles pages de la littérature me paraissaient inintéressantes, aveugles, avares, étriquées. Le fourmillement, même inconscient, se tenait encore en moi, m’empêchant de communique avec la simplicité, et la grandeur, trop liée à la mesure, n’avait plu de sens. Elle était perdue pour moi. »

 

  Pourtant il est arrivé que contre la mescaline, puis dans un accord secret avec elle, Michaux a écrit deux livres parmi les plus beaux. Je remarquerai, dans ces livres, le rôle joué par les dessins, l’écriture et les annotations en marge ; ces paroles marginales donnent à la lecture une dimension nouvelle. Michaux dit qu suggèrent « les chevauchements, phénomène toujours présent dans la mescaline, et sans lequel c’est comme si on parlait d’autre chose. Il ajoute : On n’a pas utilisé d’autres « artifices ». Il en aurait fallu trop. » Il ajoute encore ceci qu’il faut lire attentivement : «  Les difficultés insurmontables proviennent : 1) de la vitesse inouïe d’apparition, transformation, disparition des visions ; 2) de la multiplicité, du pullulement dans chaque vision ; 3) des développements en éventail et en ombelles, par progression autonomes, indépendantes, simultanées (en en quelque sorte à sept écrans) ; 4) de leur genre in émotionnel ; 5) de leur apparence inepte et plus encore mécanique : rafales d’images, rafales de « oui » ou de « non », rafales de mouvement stéréotypés. »

 

  On ne sait s’il faut regretter ou admirer la sagesse de Michaux qui, esquissant ici une figure nouvelle de la littérature, y a renoncé par dégoût de l’artifice. Comme si l’artificieuse mescaline ôtait lucidement ce qu’elle donne, ennemie de tous et d’elle-même, infatigable ennemie, jusqu’à cette secrète amitié pour laquelle elle exige le secret. Artifices, je me rappelle que Borges a donné ce titre à l’un de ses recueils où sa pensée joue avec l’infini. Je présume qu’il attire l’attention sur l’artifice, par modestie, par respect de l’art, par ruse aussi, connaissant ce perfide, ce merveilleux pouvoir de renversement qu’est la littérature, artificielle là où on la veut naturelle, incomparablement vraie, quand elle demeure en deçà de la vérité et donne cours à l’erreur propre à l’infini. D’une des Enquêtes de Borges, je retiens cette affirmation : « La musique, les états de félicité, la mythologie, les visages travaillés par le temps, certains crépuscules et certains lieux veulent nous dire quelque chose, ou nous l’ont dit, et nous n’aurions pas dû le laisser perdre, ou sont sur le point de le dire ; cette imminence d’une révélation, qui ne se produit pas, est peut-être le fait esthétique. » Ainsi nous a-t-il suggéré, avec sa discrétion nonchalante, ce qui pourrait être son propre secret : que l’écrivain est celui qui vit avec fidélité et attention, avec émerveillement, avec détresse, dans l’imminence d’une pensée qui n’est jamais que la pensée de l’éternelle imminence *.

 

 

(1) Cette perversion est peut-être le prodigieux, l’abominable Aleph.

 

(2) Henry Michaux, Misérable miracle, Gallimard.

 

(3) L’infini turbulent, Mercure de France.

 

(4) Michaux fait lui-même ces réserves : « Après plusieurs psychiatres, j’ai répété dans Misérable miracle, tout en le trouvant suspect le terme de schizophrénie expérimentale pour désigner l’état où je m’étais trouvé après avoir absorbé une trop forte dose de mescaline. On ne devrait pas l’appeler autrement, semble-t-il, que folie mescalinienne. »

 

 

 

 

*

Note de L’éditeur : Lors de sa publication dans les cahiers de l’Herne, ce texte était suivi de la lettre que voici :

 

« Cher Raymond Bellour,

 

« Vous le savez, je suis heureux de participer à ce numéro d’hommages, et vous savez pourquoi : peu d’écrivain me sont aussi proches que Michaux. Mais cette participation ne doit pas signifier, cela  va de soi, que j’approuve une entreprise comme l’Herne ou les jugement de ceux qui la dirigent. Je dirai plus précisément : que Céline ait été un écrivain livré au délire ne me le rend pas antipathique, mais ce délire s’exprima par l’antisémitisme ; le délire, ici, n’excuse rien ; tout antisémitisme est finalement un délire, et l’antisémitisme, serait-il délirant, reste la faute capitale.

 

« A vous, sympathiquement.

 

 

« Maurice Blanchot »

 

 

 

 

Extrait de : Henry Michaux ou le refus de l’enfermement,

 

pp 67-103

 

 

 

 

 

 

 

Par Stéphane
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Jeudi 4 novembre 2010 4 04 /11 /Nov /2010 11:56

 

Philosophie

 

 

 

La philosophie est indispensable à l'homme. Un adulte sans philosophie est grotesque. Il faut savoir trouver son chemin vers elle. Courage et perspicacité.

Mais je ne vais pas en parler spécialement ici. J'en parle partout à qui sait comprendre.

Je parlerai de la foule.

Il ne faut pas, lorsque je considère les différentes impossibilités qui m'empêchent d'aller de l'avant, il ne faut pas que dans ce moment je rencontre des gens dans la rue.

On ne rencontre que trop de gens partout pour vous faire perdre la foi, vous embarrasser, vous ralentir, vous stopper, vous faire vous renier.

Heureusement, il y a des moments d'impétueuse certitude où tous ces agités se trouvent "du mauvais côté", du côté qui cède, tandis que le vôtre est ferme, formidablement ferme.

Vous descendez alors dans la rue et vous fendez à coups de faux la foule idiote. Le sort en est jeté. Des innocents? Qui est innocent? Qu'on nous les montre, s'ils existent!

D'ailleurs, ils ne s'en portent pas beaucoup plus mal d'avoir été fauchés, ces insensibles, et vous, au contraire, vous vous en portez mieux. Essayez. Chacun peut ainsi descendre dans la rue. C'est une question de confiance. Ensuite, déchargé du geste qu'il fallait faire, vous pouvez, enfin rasséréné, accéder à la philosophie. Vous êtes arrivé à l'horizontalité parfaite. Profitez-en. Vous pourriez même sans vous forcer, être bienveillant. C'est agréable aussi, oui, du moins quand on commence...

 

  (La vie dans les plis)

 

 

L’étranger parle

 

 

 

 

 

Il y a en train, présentement, une guerre subhumaine. Peu probable que vous vous en aperceviez, et pourtant...

Leur plateau immense et leurs forteresses mêmes, si bien retranchées autrefois, nids d’aigle entre fosses profondes, aucun abîme à présent ne les préserve plus. Nous arrivons par les ponts secrets...

Nous trompons leur Conseil avec des rêves dirigés et nous enlisons leurs défenses dans des boues pâteuses.

Sans nous déranger, nous leur trouvons des ennemis intimes.

Nous les faisons tourner dans le labyrinthe et, dans leur propre filet s’emmailler et s’immobiliser.

Un nuage noir tourne dans leur coeur. Le ciel est trop haut pour leurs aigles. Leurs chiens se tordent comme des serpents. Leurs chevaux, l’encolure molle, traînent en tournant la tête. Il leur faudra ramper bientôt. Il le faudra. La déchéance augmente, l’être diminue.

 

*

*

*

*

*

 

Les groupes les plus actifs de nos ennemis veulent nous déclarer la guerre. Ils n’y arrivent jamais. Ils tiennent pourtant de nombreuses et menaçantes réunions, mais dès que nous l’apprenons, nous agissons sur notre clavier.

L’assemblée, la mine défaite, doit bientôt se disperser, n’y comprenant rien avec des gestes désolés en proie à une insupportable chaleur.

(Si elle ne se disperse pas, un nuage spécial vient brûler leurs yeux.)

Il faut qu’ils se contentent de faire à l’improviste des proclamations injurieuse et d’inimité à notre égard.

Et pourtant ils ont une population deux cent fois supérieure à la nôtre et habituée aux armes, ce qui ne nous émeut guère. Qu’est-ce que leur civilisation? Comme la vôtre, tout juste au stade de la brosse.

Toutefois, s’ils ne réussissent pas, ce n’est pas faute d’agitation et de se donner du mouvement. Ils ont, comme pour s’impressionner eux-mêmes, un aspect athlétique. Mais ce sont des bulles, des bulles qui se croient des hommes.

Qu’ils en profitent donc ! Ils n’en ont plus pour longtemps, l’esprit retiré du front, l’esprit retiré des centres, l’esprit retiré des yeux, mélancoliques, atteints de la rouille du regard, sous le signe de l’horloge à rebours.

Comme dit le proverbe : « Le sacrement passe par dessus la tête du lépreux. »

 

(Face aux verrous)

Par Stéphane
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Vendredi 25 juin 2010 5 25 /06 /Juin /2010 09:06

Feuille de papier

 

 

 

 

Feuille de papier tu as la taille de l’infini

Feuille de papier tu as la taille de la possibilité absolue,

Et je veux t’aimer, être, tant que je suis...

Lors, car ce fut lors jusqu’à...

Maintenant, peut-être autre chose...

Saisir, Saisir Dieu et merci pour son don,

Et pardon de si peu l’entendre...

Feuille de papier, tu as la taille de l’infini...

 

Au Soleil ! Mais aussi aux feuilles de l’arbre,

A l’étoile, mais aussi au petit animal.
Tous les animaux, les plantes, et humain(es).

Êtres vivants qui participez de ma vie,

Feuilles de l’existence, vous êtes cet infini...

 

 

Soyez l’infini !

Par Stéphane
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Mardi 15 juin 2010 2 15 /06 /Juin /2010 20:59

Discours lors de la seconde A.G. Du GEM (15 juin 2010)

 

 

 

 

  Récemment, on a pu apprendre que la transsexualité n’est plus considérée comme une maladie mentale. Très bien. Il en fut de même, je crois, aussi pour l’homosexualité qui, dans les années 90, fut radiée par l’OMS de la liste des maladies mentales.

  Loin de moi l’idée de stigmatiser telle ou telle minorité. Il existe d’ailleurs, depuis peu, une institution contre ce mauvais penchant raciste, c’est la HALDE, Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations.

 

  Seulement je me demande, moi, un peu bêtement peut-être, quand est-ce que la maladie mentale elle-même cessera d’être considérée comme une maladie mentale.

  Ce qui se passe, à mon sens dans notre monde, notre civilisation, notre société, et on peut le trouver si l’on cherche un peu, c’est un immense processus, un immense travail de normalisation, de normalisation disciplinaire. Une société qui cherche l’efficacité, une société qui cherche le profit, la possession, dans tous les sens du terme, c’est à dire enfin, la domination des uns sur les autres.

  Et que dire de ce travail lorsqu’il consiste à gaver la terre de biocides radicaux pour qu’elle soit « propre », c’est-à-dire expurgée de toute vie, exceptée de celle, transgénique, du produit agricole destiné à la consommation, lui, ses biocides, et ses engrais. On pourrait en rire.

  Et que dire de ce travail quand, prétextant une marée noire, il va répandre un dispersant empoisonné, anéantissant toute vie dans les eaux du Golfe du Mexique, mais seulement si la pollution ne bouge pas. Encore une région nettoyée.

  Quand cessera-t-on de considérer les animaux comme des animaux?

 

  Certains on pu dire que « c’est une guerre contre la vie que mène depuis deux siècles l’industrie », et je crains qu’un tel propos soit plus qu’une opinion, un fait dont l’horreur se révèle jour après jour.

  Dans ce contexte, la question de la maladie mentale me paraît centrale. Même si l’on en est plus à cette époque, pas si lointaine, -pardonnez-moi d’être si sombre, mais je n’ai pas inventé l’histoire -, même si l’on en est plus à cette époque, disais-je, où il s’agissait de « donner une mort miséricordieuse aux vies inutiles à la vie », le malade mental, le fou, l’inadapté, continue de faire peur, de cristalliser autour de lui des phantasmes de peur entretenue, et en est réduit souvent à se terrer chez lui quand ce n’est pas dans ces institutions psychiatriques en mal de financement et à l’humanité disparaissante.

  Je le répète, la question de la maladie mentale est la question centrale parce qu’elle implique la question de l’autre, de l’autre auquel on fait violence, se faisant violence à soi.

  C’est la nuit, la nuit de la possession, la nuit de la domination.

  Alors lorsque se fait entendre une expression comme « Groupe d’Entraide Mutuelle », n’est-ce pas là une petite lumière? Une lumière modeste, certes, mais un autre son de cloche que celui de la jalousie, de la haine et de la destruction qui semblent être devenues le fond d’une certaine humanité

  L’association « Groupe d’Entraide Mutuelle » offre des lieux, partout en France, à tous ces « malades » qui n’ont nulle part où aller, qui n’ont personne à qui parler, et qui là peuvent se rendre, trouver un peu de chaleur.

  Est-ce que vous savez ce que c’est que de n’avoir nulle part où aller ? que de n’avoir personne à qui parler ?

  Quelqu’un a dit un jour « il faut du coeur et du courage pour penser, contrairement à ce que beaucoup seraient tentés de croire ». Pour moi, le GEM est l’une des formes de ce coeur et de ce courage, sans quoi je ne serais pas là à vous parler aujourd’hui.

  Je vous remercie de votre attention.

Par Stéphane
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