« Admirable Michaux, il est l’écrivain qui, au plus près de lui-même, s’est uni à la voix étrangère, et il lui vient le soupçon qu’il a été pris au piège et que ce
qui s’exprime ici avec les soubresauts de l’humour, ce n’est plus sa voix, mais une voix qui imite la sienne. Pour la surprendre et la ressaisir il a les ressources d’un humour redoublé, une
innocence calculée, des détours de ruse, des reculs, des abandons et, au moment où il périt, la pointe soudaine, acérée, d’une image qui perce le voile de la rumeur. Combat extrême, victoire
merveilleuse, mais inaperçue. » (Le Livre à venir)
JE PENSE SANS JUSTIFICATION et peut-être sans excuses à évoquer l’un près de l’autre l’infini de Borges et
l’infini de Michaux. L’une des tâches de la critique devrait être de rendre impossible toute comparaison. Des écrivains peuvent être proches, les oeuvres ne le sont pas. Il arrive qu’elles
s’éclairent apparemment l’une l’autre et que, comme le dit T.S. Eliot, la dernière venue suscite et influence toute la littérature antérieure. Ainsi, pendant quelques temps, bien des livres et
bien des pensées, depuis Zénon jusqu’à Pascal, se sont mis à ressembler à Kafka ; ainsi Héraclite reçoit sa lumière d’un grand poète d’aujourd’hui. Ainsi Mallarmé a réveillé Sponde, a réveillé
Donne et Scève, bien qu’il nous laisse nous-mêmes endormis. Ce phénomène ne s’explique pas aussi facilement qu’on le voudrait. Peut-être ne sommes-nous jamais capables que de lire un seul livre.
La lecture d’un livre suffit largement à toute une vie ; à partir de ce livre, nous lisons tous les autres ou nous le lisons en tous les autres, en qui pourtant il ne se répète pas, mais se
diversifie ou se multiplie à l’infin. Le critique qui lit avec égalité, avec un savoir impartial, toujours un livre de plus, devrait se regarder comme légèrement monstrueux. Lire Borges et
Michaux et les maintenir ensembles pour prélever sur eux une pensée est, je le crains, un acte secrètement punissable
D’autant plus que les virtuoses de la comparaison ne manqueraient pas de trouver entre ces deux écrivains des
dénominateurs communs : Kafka, précisément, serait l’un d’eux; le fantastique, un autre, la lucidité dans le fantastique, un autre, et le fait que l’un vient de l’Amérique du Sud, mais que
l’autre y va, que celui qui est né dans l’Occident est comme un écrivain exotique, et que Borges, écrivain argentin, est aimé mélancoliquement par les lecteurs français parce qu’il leur
représente l’excellence littéraire qu’ils croient propre à leur culture et dont ils n’ont presque plus de modèle depuis le XVIII° siècle. Et là encore, je vois qu’on peut rapprocher Michaux de
Voltaire. Clartés, mais à condition de s’éteindre aussitôt. Le jeu des comparaisons nous ouvre finalement à l’incomparable.
Borges dit de l’infini que cette idée corrompt et altère les autres. Michaux parle de l’infini, ennemie de l’homme, et
dit de la mescaline, qui « refuse le mouvement du fini » :Infinivertie, elle détranquilise. Je soupçonne Borges d’avoir reçu l’infini de la littérature. Ce n’est pas pour faire entendre
qu’il n’y a là qu’une calme connaissance tirée d’oeuvres littéraires, mais pour affirmer que l’expérience de la littérature est peut-être fondamentalement plus proche des paradoxes et des
« sophismes » de ce que Hegel, pour l’écarter, appelait le mauvais infini. La vérité de la littérature serait dans l’erreur de l’infini. Le monde où nous vivons et tel que nous le vivons est
heureusement borné : il nous suffit de quelques pas pour sortir de notre chambre et de quelques années pour sortir de notre vie. Mais supposons que, dans cet étroit espace soudain obscur, soudain
aveugles, nous nous égarions ; supposons que le désert géographique devienne le désert biblique : ce n’est plus quatre pas, ce n’est plus onze jours qu’il nous faut pour le traverser, mais le
temps de deux générations, mais tout l’histoire de l’humanité, et peut-être d’avantage. Pour l’homme mesuré et de mesure, la chambre, le désert et le monde sont des lieux strictement déterminés.
Pour l’homme désertique et labyrinthique, voué à l’erreur d’une démarche nécessairement un peu plus longue que sa vie, le même espace sera vraiment infini, même s’il sait qu’il ne l’est pas et
d’autant plus qu’il le saura. L’erreur, le fait d’être en chemin sans pouvoir s’arrêter jamais, changent le fini en infini. A quoi s’ajoutent ces traits singuliers : du fini qui est pourtant
fermé, on peut toujours espérer sortir, alors que l’infinie vastitude est la prison, étant sans issue ; de même que tout lieu absolument sans issue devient infini. En outre, le lieu de
l’égarement ignore la ligne droite : on n’y va jamais d’un point à un autre ; on ne part pas d’ici pour aller là ; nul point de départ et nul commencement à la marche - avant d’avoir commencé,
déjà on recommence, avant d’avoir accompli, on répète, et cette sorte d’absurdité consistant à revenir sans être jamais parti, ou à commencer par recommencer, est le secret de la « mauvaise »
éternité, correspondant à la « mauvaise » infinité, qui recèlent peut-être l’un et l’autre le sens du devenir.
Borges, homme essentiellement littéraire, ce qui veut dire qu’il est toujours prêt à comprendre selon le mode de
compréhension qu’autorise la littérature, est aux prises avec la mauvaise éternité et la mauvaise infinité, les seules peut-être dont nous puissions faire l’épreuve, jusqu’à ce glorieux
retournement qui s’appelle l’extase. Le livre est en principe le monde pour lui, et le monde est un livre. Voilà qui devrait nous tranquilliser sur la raison de l’univers, car du sens de
l’univers, nous pouvons douter, mais le livre que nous faisons, et en particulier ces livres de fiction que nous organisons en toute réflexion, comme des problèmes parfaitement obscurs auxquels
conviennent des solutions parfaitement claires, tels les romans policiers, nous les savons pénétrés d’intelligence et animés de ce merveilleux pouvoir d’agencement qu’est l’esprit. Si le monde
est un livre, le monde est lisible ; grande satisfaction pour un homme de lettres. Mais si le monde est un livre, tout livre est le monde, et, de cette innocence tautologie, il résulte des
conséquences redoutables : ceci d’abord, qu’il n’y a plus de borne de référence ; le monde et le livre se renvoient éternellement et infiniment leurs images reflétées ; ce pouvoir indéfini de
miroitement, cette multiplication scintillante et illimitée - qui est le labyrinthe de la lumière et qui du reste n’est pas rien - sera alors tout ce que nous trouverons, vertigineusement, au
fond de notre désir de comprendre. Ceci encore, que, si le livre est la possibilité du monde, nous devons en conclure que sont aussi à l’oeuvre dans le monde non seulement le pouvoir de faire,
mais ce grand pouvoir de feindre, de truquer et de tromper, dont tout ouvrage de fiction est le produit d’autant plus évident que ce pouvoir y sera mieux dissimulé. Fictions, artifices
sont dès lors les noms les plus honnêtes que la littérature puisse recevoir, et reprocher à Borges d’écrire des récits qui répondent trop bien à ces titres, c’est lui reprocher cet excès de
franchise sans lequel la mystification risque de se prendre lourdement au mot (Schopenhauer, Valéry, on le voit, sont des astres qui brillent dans ce ciel privé de ciel).
Le mot trucage, le mot falsification, appliqués à l’esprit et à la littérature, habituellement nous choquent. Nous
pensons qu’un tel genre de tromperie est peut-être trop simple, nous pensons que, s’il y a falsification universelle, c’est encore au nom d’une vérité peut-être inaccessible, mais vénérable et
même adorable. Nous pensons que l’hypothèse de malin génie n’est pas la plus désespérante : un falsificateur, même tout puissant, est une vérité solide qui nous dispense de penser au-delà. Borges
comprend que la périlleuse dignité de la littérature n’est pas de nous faire supposer au monde un grand auteur, absorbé dans de rêveuses mystifications, mais de nous faire éprouver l’approche
d’une étrange puissance, neutre et impersonnelle. Il aime qu’on dise de Shakespeare : « Il ressemblait à tous les hommes, sauf en ceci qu’il ressemblait à tous les hommes. » Il voit dans tous les
auteurs un seul auteur qui est l’unique Carlyle, l’unique Whitman, qui n’est personne. Il se reconnaît en en George Moor et en Joyce - il pourrait dire en Lautréamont et en Rimbaud - capables
d’incorporer à leur livres des pages et des figures, qui ne leur appartenaient pas, car l’essentiel, c’est la littérature et non les individus, et dans la littérature, qu’elle soit
impersonnellement, en chaque livre, l’unité inépuisable d’un seul livre et la répétition lassée de tous les livres.
Lorsque Borges nous propose d’imaginer un écrivain français contemporain écrivant, à partir des pensées qui lui sont
propres, quelques pages qui reproduiront textuellement deux chapitres de Don Quichotte, cette absurdité mémorable n’est rien d’autre que celle qui s’accomplit dans toute traduction. Dans
une traduction, nous avons la même oeuvre en un double langage, dans la fiction de Borges, nous avons deux oeuvres dans l’identité d’un même langage et, dans cette identité qui n’en est pas une,
le fascinant mirage de la duplicité des possibles. Or, là où il y a un double parfait, l’original est effacé, et même l’origine. Ainsi, le monde, s’il pouvait être exactement traduit et redoublé
en un livre, perdrait tout commencement et toute fin et deviendrait ce volume sphérique, que tous les hommes écrivent et où ils sont écrits ; ce serait, ce sera le monde perverti dans la somme
infinie de ses possibles (1).
La littérature n’est pas une simple tromperie, elles est le dangereux pouvoir d’aller vers ce qui est par l’infinie
multiplicité de l’imaginaire. La différence entre le réel et l’irréel - l’inestimable privilège du réel - c’est qu’il y a moins de réalité dans la réalité, étant la réalité de l’irréalité niée et
écartée par l’énergique travail de la négation et par cette négation qu’est aussi le travail. C’est ce moins, sorte d’amaigrissement, d’amincissement de l’espace, qui nous permet d’aller d’un
point à un autre, selon l’heureuse façon de la ligne droite. Mais c’est le plus indéfini, essence de l’imaginaire, qui empêche Kafka d’atteindre jamais le Château, comme il empêche pour
l’éternité Achille de rejoindre la tortue, et peut-être l’homme vivant de se rejoindre lui-même en un point qui rendrait sa mort parfaitement humaine et, par conséquent, invisible.
Henry Michaux, un jour, a décidé de se mettre à l’épreuve de la mescaline et la mettre à l’épreuve. Il en est résulté
pour lui, des jours d’étonnement, et tantôt sa défaite et tantôt sa victoire - et pour nous deux grand livres qu’il faudrait méditer avec excès si les livres comptaient encore sérieusement pour
nous . Je lis dans le second de ces livres : « J’AI VU LES MILLIERS DE DIEUX. J’ai reçu le cadeau émerveillant. A moi sans foi (sans savoir la foi que je pouvais avoir peut-être), ils sont
apparus. Ils étaient là, présents, plus présent que n’importe quoi que j’aie jamais regardé. » Et qui dit cela? L’esprit le plus lucide, d’une lucidité rusée et même retorse, extrêmement
malveillant pour tout ce qu’il trouve, extrêmement ferme contre ce qu’il croit, inventant et imaginant précisément pour ne pas s’en laisser accroire et par une incrédulité méfiante qui sans cesse
le délie de ce qu’il y a à voir réellement et fictivement. De plus un homme parfaitement averti des tours de la croyance, et non moins averti des tours de la mescaline dont il a lui-même et en
lui-même dénoncé d’abord les stratagèmes. « Et pourtant.. Pourtant ils étaient là, rangés par centaines les uns à côté des autres (mais des milliers à peine perceptibles suivaient et bien plus
que des milliers, une infinité). Elles étaient là ces personnes calmes, nobles, suspendues en l’air par une lévitation qui paraissait naturelle, très légèrement mobiles ou plutôt animés sur
place. Elles, ces personnes divines, et moi, seuls en présence. » Quelqu’un que nous avons toutes les raisons de croire a donc rencontré les dieux. Révélation unique. Mais est-ce que nous nous
rassemblons autour de cette rencontre? Est-ce que nous délaissons nos occupations, nos pensées, pour nous interroger sur une affirmation aussi importante? Nullement. Même les admirateurs de
Michaux signalent l’incident sans s’émouvoir. Je note d’abord cette indifférence.
Le premier volume, Misérable miracle, décrit une première série d’expériences (2). Deux furent calmes,
maîtrisées, hostiles ; la troisième, déjà différente, est plus amicale ; la quatrième, par une erreur de dosage, étrange erreur, porte Michaux auprès de ce qu’il affirme avoir été la folie. Livre
fier, décrivant avec mesure ce qui est sans mesure, avec égalité ce qui est sans égal et, si la mescaline porte en elle le germe du divin, montrant que l’homme, maître de ce qu’il dit, esr
partout un peu supérieur à ses dieux. Michaux a toujours été extraordinairement naturel dans l’extraordinaire, mais ici il est naturel avec une calme autorité qui réjouit l’esprit, disant
seulement ce qui fut, sans être injuste envers lui ni envers cet autre qu’il devint. Je ne dis pas que la maîtrise soit nécessairement notre plus haute visée, mais de même qu’un homme qui meurt,
maître de lui, trahit peut-être la mort, mais fait preuve de politesse à l’égard de son essence humaine, de même celui qui absorbe une substance déréglant d’où l’excessif est attendu, porte plus
l’esprit à son pouvoir extrême par sa force réglée que par son abandon au dérèglement.
Le second livre est lointain, moins abordable (3). Pourquoi Michaux décida-t-il de poursuivre l’expérience ? Que
voulait-il encore savoir ? Et s’agissait-il encore pour lui de savoir ? Il ne nous le dit pas. Au contraire, il nous dit qu’il ne dira pas tout, et nous le sentons en effet plus réservé, plus
silencieux et d’autant moins confiant envers nous qu’il l’est plus envers la mescaline. D’où il serait facile de conclure qu’ici Michaux a franchi le seuil et est passé de l’autre côté, ne disant
plus l’infini dans sa présence maîtresse et maîtrisée (son immanence), mais devenu lui-même l’infini réalisé (sa transcendance substantielle).
Je suggérerai ce que j’ignore. La mescaline est réputée pour sa pureté, l’exactitude avec laquelle elle répond à ses
dosages, l’honnêteté qui la fait vous quitter, lorsqu’on la quitte, ne survivant pas à elle-même, contrairement à beaucoup de substances enivrantes, et même les plus ordinaires, qui laissent
derrière elles la soif, le besoin, l’extrême désir sans désir. En ce sens, elle serait exceptionnellement privée d’infini, mettant fin à elle-même d’une manière si précise et si calculée -
presque abstraite - qu’ici déjà elle dépasserait la façon humaine qui est incertaine et indécise ; infinie, étant excessivement finie. Il y a de par le monde beaucoup d’hommes qui conservent de
la mescaline un souvenir intéressé, mais rien de plus : autant qu’ils le sachent et qu’on le sache, ils sont ce qu’ils étaient. On peut donc l’aborder avec intérêt, avec curiosité, mais sans
angoisse (si se retrouver intact est partout notre voeu). Michaux parle, le premier jour, d’angoisse, mais sans insister. Tout indique qu’il poursuit l’expérience an se gardant parfaitement
lui-même, observant, agissant, luttant certes, car la mescaline l’assaillie de toutes parts hâtivement - et Michaux n’est pas homme à se livrer à l’ennemi, quoique toujours prêt à aller voir
curieusement du côté de l’ennemi pour juger mieux de ses manoeuvres. Trop méfiant, Michaux? La méfiance ne fut pas préméditée : « Je m’étais pourtant préparé à admirer. J’étais venu confiant. Ce
jour là, on brassa mes cellules, on les secoua, les sabota, les mit en convulsions... On me voulait tout consentant. Pour se plaire à une drogue il faut aimer être sujet. Moi je me sentais trop
« de corvée » ». La déception s’affirme avec netteté. Le spectacle fut de clinquant, le bouleversement, considérable, mais artificiel, parfois déshonorant, parfois piteux. Mais la déception
n’est-elle pas excessive ? N’est-elle pas, plutôt que la libre impression de l’observateur par rapport à la mescaline, l’impression que la mescaline lui impose immodérément pour mieux se faire
saisir, l’excès de la déception rendant dès lors la déception attirante et quelque peu merveilleuse?)
A la troisième expérience qui peut-être prépare l’erreur de la quatrième, quelque chose change. La quatrième modifie
tout, tout l’horizon et toutes les conditions de l’expérience, précisément à cause de l’erreur. Celui qui a absorbé, par mégarde, six fois la dose n’est plus aux prises avec une agitation
innocente et décevante, mais se découvre tout à coup exposé à l’imprévisible et livré à l’insupportable. Plus rien de sûr, plus de prudente déraison. On jouait, jusqu’ici, maintenant on est mis
en jeu. Dans ce cas, l’action de la mescaline n’est pas qu’in élément de l’horreur qui saisit l’esprit. Le pouvoir de bouleversement est l’esprit lui-même, jeté hors de ses voies, de ses limites
et de ses prévisions. Le misérable miracle de la mescaline devient l’effroyable mirage de l’esprit. Il est terrible de tomber sous la puissance de l’esprit (l’esprit perverti en sa puissance), il
faut ajouter : décevant - terrible et décevant. Dans les descriptions toujours nettes, même quand tout se fait extrêmement dramatique, cette note persiste : c’est terrible, au-delà du
terrible, cependant décevant. C’est que peut-être la folie est décevante ; cette déception achève, chez les uns, la ruine de la déraison dont elle aide les autres à se libérer.
Un évènement aussi fort, même surmonté, laisse la vie différente. Les huit expériences dont le second livre consigne les
résultats, bien que techniquement semblables dans leur forme, se déroulent sur un autre plan et dans une dimension autre, qu’on peut nommer, à la légère, spirituelle. Est-ce encore de la
mescaline qu’il s’agit? Ou bien de cet esprit - le sien, mais transformé, mais déraisonnablement et irréellement puissant - dont il eut la révélation dans la surprise de ce semblant de folie (ce
qui veut dire peut-être folie deux fois folle dans sa duplicité redoublée)? Je ne le sais pas, je risque maladroitement cette hypothèse : le poison, dans cette nouvelle série, ce ne serait plus
le poison, mais l’esprit lui-même, changé en l’irréalité de la puissance. Il faut noter trois modifications : les dose absorbées sont devenues très faibles, alors que les effets ne cessent pas
d’être plus démesurés démesure plus intérieure, plus éloignée de nous. Le mot infini, important dans le premier livre, devient essentiel : quoique signifiant toujours une accélération infinie,
une poussée infiniment accrue, c’est-à-dire l’infini en mouvement et par le mouvement, il tend aussi à devenir autre chose, une réalité autre, une région extrême qui est là-bas et qu’on pourrait
aborder. Enfin, et c’est peut-être le plus remarquable, le méfiance lucide cesse, de même que fléchissent la décision d’observer et de savoir, la volonté d’aller au-delà en combattant et non pas
en s’abandonnant. Grande nouveauté de la part d’un homme qui n’aime pas qu’on entreprenne sur lui. Exaltation, abandon, confiance surtout : ce qu’il faut à l’approche de l’infini. (Et
pourquoi, en effet, la confiance - avoir confiance en ce qui arrive, en accepter le sens tel qu’il se donne, l’accueillir en le préservant - ne serait-elle pas, autant que la méfiance critique,
la voie de la lucidité? Mais s’agit-il d’être lucide ou de dépasser la lucidité?)
L’Infini turbulent, cette expression est d’une grande force d’affirmation. Je remarquerai que, contrairement à
plusieurs de ceux qui ont interrogé la mescaline, Michaux n’a presque pas cherché à savoir de quelle manière elle change les rapports avec le dehors (le monde, les hommes); le dehors est en lui;
l’expérience est tout intérieure ; le visage voilé, il n’attend rien que du dévoilement de son esprit. L’une des tentations du lecteur qui n’est pas tout à fait ignorant de ces mouvements serait
de prétendre les rapprocher de ceux de la manie : par bien des points, les descriptions concordent, l’accélération du flux mental (et parfois verbal), l’agitation irrépressible, la répétition
effrénée, et toujours la nécessité de penser plus vite, d’être par cette rapide pensée toujours déjà en avant de ce qu’il y a à penser (mais, dans la manie, peu d’images, pas de visions, nul
infini). Michaux, parlant de sa « bousculade dans le mental », dit avec précision : mélange de manie aiguë et de schizophrénie. Et, en effet, quelques spécialistes crurent pendant
quelques temps que la mescaline leur livrerait les secrets de la schizophrénie (terme du reste des plus vagues), mais ces rapprochements, aussi insuffisants qu’inutiles, ne font rien que nous
encourager à mettre des étiquettes sur nos ignorances. (4)
Il serait plus instructif d’évoquer une attitude simple comme l’impatience. L’impatience aussi change le temps. Dnas
l’impatience, non seulement nous perdons la possibilité de nous arrêter, de nous poser et de nous tenir fermement à notre position - idée, image, mot -, mais nous avons aussi perdu cette
possibilité coutumière d’aller de l’avant qu’est le temps. Nous ne supportons plus le temps ni le temps commun, ni peut-être aucune forme de temps : dans le temps, nous n’avons aucun temps (c’est
que l’impatient répond toujours : « je n’ai pas le temps »). Le temps, par l’impatience, devient l’insupportable absence de temps. « Cela ne peut pas durer », autre malédiction de l’impatient ;
mais précisément parce que cela ne peut pas durer, cela ne peut cesser de durer, et l’impatient est livré à ce qui dure sans trêve, à la durée devenue l’impossible durée.
L’infini est ici tout proche, mais, en général, l’impatience est bien impure. L’une des données de la mescaline - l’un de
se dons- telle que Michaux l’a reçue, est que l’impatience, la pure turbulence, est aussi l’infini. Il semble qu’elle l’offre, d’un côté, par la fragmentation à l’infini, comme si le temps, selon
l’exigence spatiale, se divisait en d’infimes unités de temps, toujours plus divisibles ; d’un autre côté, par le passage à la limite : chaque fois la continuité est donnée (est refusée) par la
pure et excessive séquence de la discontinuité ; l’intermittence, prodigieusement successive, est l’ininterrompu qui a toujours déjà par avance ruiné et pulvérisé le tout en plus que tout, en
moins que rien. D’où une pureté de négation dont nous n’avons aucune idée (et peut-être l’une des dignités de la mescaline est-elle sa redoutable intransigeance abstraite, exigeant de l’esprit
qu’il ne se repose ni en ses images, ni en ses pensées, ni dans les mots, ni dans le passage des uns aux autres, ni dans la rapidité de ce passage). Le non, lorsqu’il cesse, ne donne pas lieu à
un oui. Le Non pur, dans la pureté indéfinie de sa répétition incessante et de sa cessation toujours plus violente, ne s’abîme pas dans le Oui nécessairement impur. De là, pour les unes, la force
souveraine d’une négation qui ne se renie pas, et pour les autres le pressentiment d’un Oui tout nouveau, non plus unique, mais indéfiniment pluriel.
Peut-être l’une des surprise de la mescaline est-elle sa pureté. La pureté empêche l’agitation de finir en confusion, et
de même qu’elle exclut le vague désordre, elle ruine la calme composition de l’ordre. Les images qu’elle donne sont trop pures. Leur artifice est fait de cet excès de pureté. Tout est vertigineux
sans vertige ; la régression à l’infini s’opère dans l’horreur sèche d’une implacable précision. L’infini est seulement la répétition du Non rejetant le fini, rejetant aussi le non-fini, avec une
puissance cruelle qui est déjà dans la rectitude de la machine (et Michaux parle du mécanisme d’infinité, de la métaphysique saisie par la mécanique). D’autres substances
donnent l’immense espace, l’attente calme au sein d’une attente plus calme, la méditation solennelle qui s’immobilise dans une rêveuse ignorance. La mescaline est presque sans espace, elle fait
de la pensée la ligne cruellement droite, indéfiniment réduite à l’émiettement ponctuel. Toujours une unique direction (si on ne la dérange pas), et cela pour l’éternité : une éternité réduite à
un point - et, dès qu’on la dérange, la nouvelle direction est à nouveau unique pour l’éternité, et si rapidement prise qu’elle détruit le temps même du changement (jamais d’incertitudes, pas
d’arrêt, nul retard); finalement, l’esprit est divisé en une infinité de directions indéfiniment progressant chacune unique et absolue, éternelle et éternellement réduite à un point éternellement
réductible.
J’avancerai avec hésitation cette idée : on dirait que la mescaline a partie liée avec l’atroce analyse, qu’elle est la
violence abstraite, l’intraitable domination de la pureté, et qu’elle se confond avec l’effroyable moralité de la puissance, l’impure pureté de l’esprit qui se retranche pour s’exalter en
pouvoir. Ainsi la mescaline et l’infini qu’elle met en oeuvre ne seraient-ils pas sans évoquer le tyrannie froide et chaste de la science : c’est la folie scientifique, et elle-même parfaitement
dosée et réglée par le science (contrairement au peyotl, qui est un compose plus riche, plus instable et moins sûr). Infini dont l’art, qui ne cherche pas la puissance, ne s’accommode pas
volontiers. Michaux dit que, le lendemain de l’expérience mescalinienne (mais dans la première série et avant l’erreur de dosage), aucun tableau ne lui parut intéressant : « Ils me semblaient
tous sottement (et volontairement !) détournés de l’innombrable, sinon de l’infini... De même, les belles pages de la littérature me paraissaient inintéressantes, aveugles, avares, étriquées. Le
fourmillement, même inconscient, se tenait encore en moi, m’empêchant de communique avec la simplicité, et la grandeur, trop liée à la mesure, n’avait plu de sens. Elle était perdue pour
moi. »
Pourtant il est arrivé que contre la mescaline, puis dans un accord secret avec elle, Michaux a écrit deux livres parmi
les plus beaux. Je remarquerai, dans ces livres, le rôle joué par les dessins, l’écriture et les annotations en marge ; ces paroles marginales donnent à la lecture une dimension nouvelle. Michaux
dit qu suggèrent « les chevauchements, phénomène toujours présent dans la mescaline, et sans lequel c’est comme si on parlait d’autre chose. Il ajoute : On n’a pas utilisé d’autres « artifices ».
Il en aurait fallu trop. » Il ajoute encore ceci qu’il faut lire attentivement : « Les difficultés insurmontables proviennent : 1) de la vitesse inouïe d’apparition, transformation, disparition
des visions ; 2) de la multiplicité, du pullulement dans chaque vision ; 3) des développements en éventail et en ombelles, par progression autonomes, indépendantes, simultanées (en en quelque
sorte à sept écrans) ; 4) de leur genre in émotionnel ; 5) de leur apparence inepte et plus encore mécanique : rafales d’images, rafales de « oui » ou de « non », rafales de mouvement
stéréotypés. »
On ne sait s’il faut regretter ou admirer la sagesse de Michaux qui, esquissant ici une figure nouvelle de la
littérature, y a renoncé par dégoût de l’artifice. Comme si l’artificieuse mescaline ôtait lucidement ce qu’elle donne, ennemie de tous et d’elle-même, infatigable ennemie, jusqu’à cette secrète
amitié pour laquelle elle exige le secret. Artifices, je me rappelle que Borges a donné ce titre à l’un de ses recueils où sa pensée joue avec l’infini. Je présume qu’il attire
l’attention sur l’artifice, par modestie, par respect de l’art, par ruse aussi, connaissant ce perfide, ce merveilleux pouvoir de renversement qu’est la littérature, artificielle là où on la veut
naturelle, incomparablement vraie, quand elle demeure en deçà de la vérité et donne cours à l’erreur propre à l’infini. D’une des Enquêtes de Borges, je retiens cette affirmation : « La
musique, les états de félicité, la mythologie, les visages travaillés par le temps, certains crépuscules et certains lieux veulent nous dire quelque chose, ou nous l’ont dit, et nous n’aurions
pas dû le laisser perdre, ou sont sur le point de le dire ; cette imminence d’une révélation, qui ne se produit pas, est peut-être le fait esthétique. » Ainsi nous a-t-il suggéré, avec sa
discrétion nonchalante, ce qui pourrait être son propre secret : que l’écrivain est celui qui vit avec fidélité et attention, avec émerveillement, avec détresse, dans l’imminence d’une pensée qui
n’est jamais que la pensée de l’éternelle imminence *.
(1) Cette perversion est peut-être le prodigieux, l’abominable Aleph.
(2) Henry Michaux, Misérable miracle, Gallimard.
(3) L’infini turbulent, Mercure de France.
(4) Michaux fait lui-même ces réserves : « Après plusieurs psychiatres, j’ai répété dans Misérable miracle, tout en le trouvant suspect le terme de schizophrénie expérimentale pour désigner
l’état où je m’étais trouvé après avoir absorbé une trop forte dose de mescaline. On ne devrait pas l’appeler autrement, semble-t-il, que folie mescalinienne. »
*
Note de L’éditeur : Lors de sa publication dans les cahiers de l’Herne, ce texte était suivi de la lettre que voici :
« Cher Raymond Bellour,
« Vous le savez, je suis heureux de participer à ce numéro d’hommages, et vous savez pourquoi : peu d’écrivain me sont aussi proches que Michaux. Mais cette participation ne doit pas signifier,
cela va de soi, que j’approuve une entreprise comme l’Herne ou les jugement de ceux qui la dirigent. Je dirai plus précisément : que Céline ait été un écrivain livré au délire ne me le rend
pas antipathique, mais ce délire s’exprima par l’antisémitisme ; le délire, ici, n’excuse rien ; tout antisémitisme est finalement un délire, et l’antisémitisme, serait-il délirant, reste la
faute capitale.
« A vous, sympathiquement.
« Maurice Blanchot »
Extrait de : Henry Michaux ou le refus de l’enfermement,
pp 67-103